Section 18ème arrondissement Chapelle Goutte d'Or

Section du parti-socialiste de Paris

Mariage pour tous, droit de vote pour tous, sentiment de perte de repères vs égalitarisme

Par • 22 jan, 2013 • Catégorie: Mobilisation

Sur le site du « Monde.fr« , le lendemain de la manifestation contre le mariage pour tous, j’ai visionné une vidéo intéressante collectant les témoignages de manifestants. Bien sûr, on y a entendu surtout les arguments différentialistes et essentialistes (le couple parental aurait besoin de la complémentarité d’un homme et d’une femme – vision que le beauvoirien que je suis ne peut pas partager). Mais un autre argument m’a plus marqué. Je ne me rappelle pas les termes exacts, mais le propos était à peu près celui-là : « On vit déjà une grande crise où notre système économique s’effondre, ce n’est pas le moment pour battre en brèche nos valeurs familiales…« . Il faut bien sûr entendre « valeurs chrétiennes », et c’est évidemment une pensée réactionnaire, mais c’est surtout le sentiment de perte de repères qui émane d’un tel discours. Un sentiment de perte, de déclin, d’angoisse face au lendemain qu’on retrouve beaucoup : le système économique s’effondre, le chômage de masse est irréversible, la France et l’Europe déclinent face à la Chine, les (soi-disant) valeurs chrétiennes ou laïques de l’Europe s’étiolent, la génération de nos enfants vivra dans un monde plus mauvais que la nôtre… On pourrait balayer tout ça d’un revers de la main comme un bon vieux « Y’a plus de saisons » (qui existe depuis l’antiquité, des textes en témoignent), mais ce serait oublier que ce sentiment est partagé par beaucoup de personnes (et même relayé par toute une part d’intellectuels, les fameux « néo-réacs »), que ça favorise énormément les extrémismes (que ce soit l’Islamisme ou le Front National), et surtout que ces arguments, on va les retrouver contre toute réforme sociétale et institutionnelle. Or, si on veut gagner la majorité (des parlementaires ou des électeurs) dans des débats où elle n’est pas acquise (comme le droit de vote pour les extra-communautaires), il faudra en tenir compte.

En effet, ce ressenti face au mariage pour tous va se retrouver face au droit de vote des étrangers aux élections locales. Ce ne seront plus les valeurs familiales qui se perdraient, mais ce sera la nationalité qu’on viderait de sa substance, et les « valeurs » de la France qui seraient menacées. Bien sûr, les gens qui croient cela se trompent. Et pour une part de ces opposants (les racistes, les homophobes, les intégristes de tout poil), il est complètement inutile d’essayer de les convaincre. Mais pour une autre part (qu’on nommera par la suite, pour plus de facilité, les « déclinistes » – et non pas « déclinologues », qui eux sont les sophistes qui les trompent), ceux qui sont sur la brèche, et qui ont peur des sauts dans l’inconnu et des lendemains, et s’accrochent aux valeurs et repères de la société qu’ils croient en danger, il faut trouver le bon discours, les bons arguments, la bonne réponse.

Mais qu’est-ce que la bonne réponse ? Voilà toute la question. Pour le mariage pour tous (et l’homoparentalité), cette question ne se pose plus vraiment : en effet, la loi se fera, et la bonne réponse est celle qui a valu pour le Pacs : il suffit d’attendre que le temps passe et montre de facto que le modèle familial ne s’est pas effondré et que les familles homoparentales ne sont pas différentes des autres (il restera certes des irréductibles qui nieront la réalité, mais ceux-là sont irrécupérables). Par contre, pour le droit de vote des étrangers aux élections locales, la question se pose : en effet, la réforme ne passera jamais si n’obtient pas une majorité de la population ou une grande majorité du congrès.

Qu’est-ce donc que la bonne réponse ? Commençons déjà par la mauvaise réponse : traiter ces personnes (les « déclinistes ») d’homophobes ou de xénophobes, les stigmatiser, les montrer du doigt, c’est la meilleure manière de les laisser là où ils sont, et de les y ancrer. Une autre mauvaise réponse serait ce que j’ai fait dans un courriel précédent (à propos de la nationalité et de la citoyenneté) : développer tout un raisonnement ardu pour tenter de montrer par a+b que les arguments contre le droit de vote des extra-communautaires ne sont pas logiques et ne tiennent pas debout. Car cette méthode, très rationnelle, si elle marchera pour certains (sinon, je n’aurais pas pondu mon texte), ne marchera pas pour les « déclinistes », car leur ressenti, lui, est irrationnel, et n’entend pas les arguments rationnels.

Quelle est donc la bonne réponse ? Je ne prétends pas la détenir, mais j’explorerai ici deux pistes, deux méthode. D’une part rassurer, d’autre part proposer une alternative au déclinisme.

Rassurer

Il s’agit de rassurer ces gens qui croient que leur monde fout le camp. Il s’agit de montrer que donner le droit de vote aux extra-communautaires ne va remettre en cause ni la République, ni la paix civile, ni les « valeurs » de la France. Vaste programme, certes. Mais, puisque nous sommes dans une recherche d’arguments, il faudra aussi tourner certains de nos arguments de cette manière. C’est moins une recherche de nouveaux arguments qu’une nouvelle manière de les exposer.
Pour cela deux possibilités : l’exemple historique et l’exemple étranger. Pour l’exemple historique, il faut montrer que donner le droit de vote aux femmes n’a pas mis à bas notre société, alors pourtant que les opposants à cette réforme brandissaient cette menace. Il faut aussi montrer qu’abaisser le droit de vote à 18 ans n’a pas non plus changé grand chose. Que les immigrés naturalisés (et notamment musulmans) votent déjà, sans que notre démocratie ait été mise en danger. Pour l’exemple historique, il faut montrer que le droit de vote des extra-communautaires aux élections locales ne fait déjà dans beaucoup d’endroits, notamment en Europe, et qu’on n’est pas pour autant tomber dans le communautarisme, la montée de l’islamisme chez les élus, ou l’instabilité.

 L’égalitarisme comme alternative au déclinisme ?

Plus vaste programme encore. Commençons pas un constat : la gauche européenne, voire mondiale, peut gagner des élections, mais il lui manque un élan, un souffle, pour gagner le coeur d’une majorité de la population (n’oublions pas que ses victoires se font sur un fond de montée de l’abstention, de montée des partis extrémistes, et sur un sentiment, pour beaucoup, de « faute de mieux »). L’échec des mouvements des Indignés le montre. Dans un temps révolu, le communisme proposait une utopie, une alternative à la société capitaliste et inégalitaire. Et une réponse, une voie de sortie à son déclin. Or il ne faut pas oublier que c’est sur le champ de ruine laissé par la chute de cette alternative (certes non réaliste) qu’ont proliféré les extrémismes, l’islamisme et le populisme d’extrême-droite en premier lieu. Et ce non pas parce qu’ils proposent une alternative mais justement parce qu’ils vivent de l’absence d’alternative (ces mouvements sont plutôt nihilistes, destructeurs, que constructeurs).
Or, le « déclinisme » est à la fois un symptôme et une conséquence de cette situation : le monde néo-libéral s’effondre, mais on ne trouve pas en face un discours alternatif pour le supplanter.
Or, on peut trouver un liant aux actions que la gauche mène actuellement : l’égalitarisme. Le mariage pour tous est mû par un souci d’égalitarisme (et de prise en compte de la société telle qu’elle est). Le droit de vote des extra-communautaires est mû par le même souci d’égalitarisme. La lutte contre les inégalités sociales aussi. Le combat pour l’égalité hommes – femmes aussi. La réforme fiscale (si elle se fait) aussi. La lutte contre le chômage de masse (le travail pour tous) le serait si on était un peu plus courageux.
Bref, ne pourrait-on pas mettre nos réformes dans un discours d’ensemble pour une société égalitaire et juste ? Montrer que nos réformes se placent dans cette vision du monde-là, dans ce souffle-là, dans cet élan-là. Forger là-dessus un discours cohérent et réaliste (du genre : ce que nous proposons est possible, nous le mettons en place…). Il ne s’agit pas que cela soit ressenti comme un vent qui balaye toute la société. Mais comme un élan qui répond justement au déclin de la société.
Ce que j’écris là peut sembler très abstrait, voire très utopiste. Mais rien de tout cela. Ce n’est pas une question de trouver les bonnes réformes, on les a (sauf pour le chômage de masse, à moins qu’on ne passe à la semaine des 4 jours…). Il s’agit de trouver le bon discours qui lie toutes ces réformes. C’est moins une question d’idées que de communication. Et si on présente ces réfomes aux « déclinistes »  non pas comme ce qui vient casser leur société en déclin mais bien comme ce qui vient casser le déclin de leur société, on peut les gagner à notre cause.
Vaste programme, certes.

 

Sébastien Picaud

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